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Des intentions au prototype

Après quelques années de fonctionnement du circuit court alterconsos il est apparu à beaucoup que la lourdeur de sa gestion devenait pénible pour les bénévoles et en partie limitative pour son extension.


Le constat
Chaque groupe d'alterconsos avait "sa" feuille Excel et beaucoup avaient leurs "macros" pour alléger ce travail de gestion. En interrogeant les alterconsos il apparaissait que beaucoup avaient "fait quelque chose" ou croyait connaître un groupe qui avait fait quelque chose. A chaque fois en isolation dans son périmètre et sans considérer l'aide correspondante aux producteurs.
Chaque groupement de producteurs, voire producteur isolé, avait aussi son propre format pour transmettre son catalogue de produits. Dans le cas d'un groupement comme celui des Normands la reconsolidation des commandes reçues de tous les groupes, leur recopie / ventilation pour calculer la tournée des camions et la réconciliation comptable représentait une tâche importante, dûment reconnue et payée par le groupement mais en pratique sous estimée par rapport à l'effort effectivement consacré à ces tâches.

Cette lourdeur présentait quelques inconvénients significatifs :
  • la complexité des processus limitait le cercle des bénévoles aptes à le traiter. Bref "c'étaient toujours les mêmes qui s'y collaient". Comme toujours dans le monde associatif cette lamentation est en partie convenue et ambiguë : être indispensable n'est pas un sentiment uniquement négatif et le pouvoir d'exclure du cercle de décision aisément au nom du "savoir faire" ceux qui auraient pu troubler l'ordre des choses était (est) parfois tentant. Mais pour bon nombre de bénévoles, être en mesure de déléguer d'avantage d'actions sur plus de membres est une aspiration sincère ;
  • les vacances pouvaient facilement tourner au cauchemar : la réconciliation dans un cybercafé improbable d'une île aussi improbable de feuilles Excel non conformes et ayant des versions d'Excel différentes pour transmission avant la date limite, reste un grand moment de poésie dont nous étions un certain nombre à souhaiter renoncer. Certains groupes ... renonçaient (renoncent toujours) à passer des commandes quand les bénévoles sachant sont en vacances ;
  • le bénévolat c'est bien. Ce n'est pas une raison pour le passer à des tâches sans intérêt. Rechercher et réparer les erreurs "ça créé du lien" : consacrer le même temps à organiser une fête bio, à populariser les circuits courts, voire à discuter de l'opportunité d'élargir le catalogue c'est aussi du lien. Le nombre d'heures consacrées à ces tâches technico administratives était considérable ;
  • bénévolat ? pour les alterconsos oui, pour les producteurs pas du tout. C'est du temps de travail brut. L'histoire de la paysannerie est une longue quête de la réduction de l'effort humain : les circuits courts ne vont pas totalement dans ce sens. Que de soirées passées devant l'écran pour un résultat incertain et à la merci d'erreurs infernales à retrouver.

Passer du constat à la proposition
Le constat critique de l'existant est un sport national pratiqué au plus niveau, la proposition d'une alternative réaliste est bien moins populaire.
Trois considérations contradictoires entravaient la recherche de pistes :
  • pour certains tout se décide politiquement dans des comités : il suffit que le comité décide politiquement pour que l'exécution suive. Mais cette exécution a souvent bien du mal à suivre et combien de groupes d'alterconsos auraient reconnu pour valide ces décisions du "comité". Combien de temps faut-il pour obtenir ne serait-ce qu'UNE date qui convienne à 15 groupes ?
  • dans le monde associatif plus que dans tout autre, "l'indépendance" est une valeur sacrée. Le syndrome NIH des anglo saxons (Not Invented Here : pas inventé chez nous) détruit par principe toute initiative venue d'ailleurs et le monde associatif en fait volontiers son credo. En France au XXIième siècle uniformiser le fonctionnement de quinze associations d'alterconsos et de dix groupements de producteurs est tout simplement une cause perdue d'avance. Et puis faut-il le faire ?
  • la conception d'une application informatique est comme un certain nombre d'activité humaine une activité quasi individuelle (ou d'un groupe de copains). Comme c'est le cas de ... la production agricole, du commerce de proximité, de la création artistique ... et de dizaines d'autres domaines. Si Brassens chantait "à plus de quatre on est une bande de cons" certes il parlait d'autre chose mais il traduisait bien l'idée qu'il existe des activités où l'élan individuel est moteur.
Mêmes les plus applications informatiques les plus répandues et les plus complexes sont en général parties d'un groupe de 2 ou 3 initiateurs et encore c'est de la légende :  la plupart du temps le véritable créateur était unique et justement pas celui que l'histoire retient. Les applications plus modestes qui inondent la planète sont aussi des créations quasi individuelles.
Mais une fois passée la phase initiale, l'aventure devient beaucoup plus collective : toutes les applications populaires tiennent compte dans leur évolutions des nombreux enseignements la plupart du temps bénévoles de ses utilisateurs. C'est vrai pour la remontée d'erreurs mais aussi pour les suggestions d'évolutions. 
Nos producteurs préférés sont seuls maîtres de la proposition de leurs produits et c'est très bien ainsi, mais ils sont aussi très à l'écoute des retours des alterconsos : la force de proposition peut être individuelle mais servir un intérêt collectif.

Pour toutes ces raisons la démarche retenue a été axée sur les lignes suivantes :
  • respecter toutes les spécificités du modèle de distribution alterconsos, pourtant un OVNI de la distribution
    • c'est une organisation et un modèle qui a fait ses preuves, et tout ce qui marche bien mérite le respect ;
    • c'est un mode remarquablement équilibré et symétrique entres alterconsos et producteurs (ce qui n'est pas le cas dans le modèle AMAP) ;
    • rien n'y est un frein à mettre en place une application moderne.
  • proposer une application prototype qui marche puis l'adapter face aux remontées concrètes d'utilisations. Raisonner par avance sur du papier est très difficile et augmente la complexité par rapport aux besoins réels. La plupart des gens peuvent réagir ... en jouant avec la chose, pas sur des images papier. D'autre part entre imaginer un fonctionnement et sa mise en œuvre, bien des aspects non envisagés au départ viennent changer le résultat ;
  • porter autant attention aux deux côtés alterconsos et producteurs. Les besoins de ces derniers sont apparus méconnus au cours des discussions informelles ;
  • respecter la liberté de chaque groupe d'alterconsos et de chaque groupement de producteurs d'utiliser ou non l'application. Ceci entraînait dès le départ une complexité supplémentaire d'accepter à plusieurs étapes des processus des exports / imports vers et depuis Excel (toutes versions et OO-Calc de plus).


Beaucoup d'incertitudes sur la bonne fin souhaitée
Le modèle de distribution alterconsos n'est pas simple : les données sont nombreuses, assez complexes, les processus multiples. Il y a certes potentiellement peu d'utilisateurs et un volume de données réduit mais la complexité de la logique de l'application est certaine. Cette application in fine n'est pas un jouet mais représente 30 000 lignes de code pour un effort de près de 400 jours temps plein : fort heureusement cette complexité a été largement sous estimée au départ (si elle avait été cernée plus objectivement l'application n'existerait pas aujourd'hui).

L'application cumule deux handicaps :
  • si pour les alterconsos le processus de commande est simple, pour les animateurs de groupes et de groupements ce n'est pas le cas : définition des catalogues et mises à jour au fil du temps, définition et mise à jour des calendriers de livraisons, gestion du répertoire des alterconsos et producteurs, processus de commande, de chargement des camions, de déchargement des camions, de distribution dans les paniers, d'enregistrement des paiements, de justification des écarts avec les montants attendus, envois d'e-mails réguliers et à la demande ... Ces processus ne sont pas simples et ne peuvent pas l'être ;
  • l'application est d'usage très intermittent. Alors que tout le monde ou presque consulte ses e-mails et ouvre son navigateur tous les jours, l'usage de l'application alterconsos est bien moins fréquent : en conséquence il y est plus difficile de faire appel à la mémorisation d'un savoir faire devenu implicite ou d'une routine.
Le résultat de ces considérations est qu'au départ la probabilité de réalisation d'un prototype satisfaisant est faible : obtenir une solution simple à un problème complexe était peu probable.

Quelques écueils et abandons en cours de route
La présentation graphique a posé des défis parfois pénibles : l'avis le plus fréquent reçu en montrant les ébauches étaient des encouragements du type : "J'y vois rien, c'est trop compliqué, tout ce que je veux c'est voir ce que j'ai envie de voir au moment ou j'en ai envie, rien d'autre et sans avoir à le dire". Au delà de la caricature ceci traduisait qu'il n'y a rien de plus difficile que de faire simple et que deviner à l'avance quelles données sont indispensables à un instant donné et lesquelles sont du bruit nuisible est délicat : il y a toujours trop de choses à l'écran et il y manque toujours quelque chose. Pour simplifier, les avis diffèrent selon la personne qui réagit devant l'écran. Bien entendu personne ne lit l'aide en ligne et même peu lisent les instructions ou messages d'erreur (même marqués en gros et en rouge).

Ceci a abouti à la réalisation en moyenne de 3 prototypes par vue avant d'aboutir à celles de la V1 mise effectivement en essai réel. A titre d'information la moitié des vues ont encore été refaites pour la V2 mais cette fois-ci avec un retour d'expérience qui permettait de guider la conception.

Plusieurs dispositifs envisagés au début ont été abandonnés en cours de route, comme par exemple :
  • la trace des actions effectuées afin de comprendre a posteriori pourquoi telle quantité par exemple avait été commandée, corrigée ... Il n'est resté que la mémorisation de la date et heure du dernier changement d'une condition de vente d'un produit afin d'expliquer certains comptes débiteurs / créditeurs après un paiement normal ;
  • la gestion d'un compte par alterconso tel que le solde débiteur ou créditeur à une livraison donnée soit reportée sur la suivante. Les livraisons sont finalement comptablement indépendantes les unes des autres ;
  • la gestion des régularisations entre alterconsos, comment un alterconso débiteur ou créditeur vis à vis d'un autre régularisait sa situation ;
  • l'envoi d'e-mails quand une situation vis à vis d'une livraison changeait pour un alterconso : produit devenu indisponible, changement de prix, correction par l'animateur ... De même l'envoi d'e-mails à l'approche des dates critiques (proximité de la date de clôture, de celle de distribution, etc.) : outre sa complexité de conception il est apparu plus simple de disposer d'une synthèse hebdomadaire régulière.
Techniquement il a aussi été considéré :
  • d'avoir autant que possible un hébergement gratuit, ce qui a finalement été le cas mais a exigé une conception technique plus moderne que classique ;
  • de rendre l'application disponible sur presque tous les appareils (PC, Mac, smartphones, tablettes) de presque tous les OS et sans téléchargement ;
  • de mettre l'ensemble de l'application en Open Source.


In fine
Ce développement relève typiquement d'une économie citoyenne, sans but lucratif où le résultat est offert au collectif sans imposer une pratique ou des procédés contraints.
C'est un développement "de réseau", de contributions aussi informelles que désintéressées. C'est une œuvre collective par le respect du modèle de circuit court alterconsos, par les suggestions et remontées variées prises en compte.
C'est aussi un développement sur initiative personnelle, comme il en fleurit tant et comme nous souhaiterions en voir d'avantage. C'est aussi un choix de plaisir où même les remises en cause au cours du temps, l'allongement de l'effort, les avis critiques des amis ont participé à ce plaisir. Prendre plaisir à une activité citoyenne est un moteur de motivation qui vaut bien celui de l'appât du gain.
C'est un choix assumé : il est normal que d'autres préfèrent d'autres formes collectives où un comité directeur dit aux exécutants quoi faire. Qu'ils fassent et bonne chance (... surtout pour trouver les dits exécutants bénévoles).